Améliorer l’apprentissage de la lecture grâce aux mots dans les mots

Publié par: le 1 mars 2013 | Pas de commentaire

Phaedra Royle et son étudiante Céliane Trudel effectue actuellement une étude sur l’apprentissage de la lecture. Apprenez-en davantage sur ce projet en mots et en images!

FORUM EN CLIPS – Lundi 4 mars 2013

Article de Marie Lambert Chan – publié le 

« Phaedra Royle est passionnée par les morphèmes. «Ce sont des mots dans les mots: “poli” dans “politesse”, “barbe” dans “barbier », “art” dans “artiste”», explique la professeure de l’École d’orthophonie et d’audiologie de l’Université de Montréal. Traditionnellement, les écoliers apprennent à lire en décortiquant les syllabes des mots. Mais la chercheuse croit qu’on aurait avantage à introduire les morphèmes dans la pédagogie, car les enfants auraient une habileté naturelle à les reconnaitre. Elle a d’ailleurs obtenu des résultats préliminaires qui tendent à lui donner raison chez des enfants francophones âgés de 10 à 11 ans sans difficultés de lecture.

«Grâce à un oculomètre – une caméra infrarouge qui reflète la cornée –, nous suivons le mouvement des yeux des enfants lorsqu’ils lisent», dit-elle. Les sujets doivent lire trois types de phrases. Les premières comportent des morphèmes de même famille, par exemple «Il y a un poirier et une belle poire dans le champ». Les deuxièmes introduisent deux mots à l’orthographe semblable : «Il y a un poireau et une belle poire dans le champ.» Et les dernières associent deux mots qui n’ont aucun lien entre eux : «Il y a une poubelle et une belle poire dans le champ.»

«Nous constatons que les yeux des enfants reviennent moins souvent sur le mot “poire” quand il est précédé de “poirier”. Cela signifie que “poirier” aide à la reconnaissance de “poire” parce que les enfants ne sont pas obligés de revenir sur ce mot, étant donné qu’ils l’ont déjà vu grâce à “poirier”», révèle Phaedra Royle.

Elle espère aussi découvrir que ces jeunes francophones lisent plus rapidement le mot «poire» lorsqu’il est précédé de «poirier», mais ce n’est pas le cas pour le moment. «Il nous faut davantage de participants pour obtenir des résultats plus solides», remarque-t-elle (voir ci-dessous).

La morphologie, un sujet peu étudié

Selon Phaedra Royle, peu d’études se sont concentrées sur la sensibilité des enfants à la structure morphologique du langage. «On privilégie davantage la connaissance des phonèmes, de la syllabe, de l’orthographe et de la sémantique, car pour plusieurs, ce sont les seuls éléments nécessaires pour apprendre la lecture et l’écriture. Pourtant, je suis convaincue que la morphologie joue un rôle dans le traitement et la représentation mentale des mots.»

Lentement mais surement, elle réunit les données pour étayer son hypothèse, notamment à l’aide de la neuro-imagerie. «Nous avons mené une expérience analogue à celle qui est en cours avec les enfants, mais avec des adultes. Les résultats démontrent que l’activation cérébrale des participants était différente lorsqu’ils lisaient un mot comme “casse”, morphème contenu dans “cassait”, comparativement à “cassis” ou au synonyme “brise”», résume la chercheuse. Cette étude a fait l’objet d’un article publié à l’automne dans le journal Neuropsychologia.

Les recherches de Phaedra Royle pourraient avoir de multiples retombées dans le domaine de la pédagogie, mais aussi dans les interventions auprès des enfants ayant des troubles du langage. «Nous comprenons encore mal pourquoi les dyslexiques et les dysphasiques éprouvent des difficultés de lecture et d’écriture. En établissant une norme de réussite chez les enfants qui n’ont aucune difficulté de lecture, nous pourrons ensuite faire des comparaisons avec ceux qui en ont. Si la morphologie se révèle problématique, nous pourrons améliorer nos interventions.»

En effet, le recours aux morphèmes permet une «compréhension plus globale des mots», comme le signale Céliane Trudel, auxiliaire de recherche qui travaille de concert avec Mme Royle. «L’apprentissage de la lecture est très différent lorsqu’on lit des mots dans les mots au lieu de reconnaitre les syllabes les unes après les autres, affirme-t-elle. Dès le départ, le mot aura un sens plus intelligible pour l’enfant.»

Phaedra Royle rappelle que «les mots dans les mots» constituent une bonne partie de la langue française. «C’est une partie importante de la créativité linguistique. Ce n’est donc pas étonnant que les enfants s’en servent. Si nous confirmons que c’est une force naturelle chez eux, pourquoi ne pas en profiter?»

Marie Lambert-Chan

 

JOURNAL FORUM – Lundi 25 février 2013