« Amoureux de la musique, mais incapable de battre la mesure »

Publié par: le 14 mars 2011 | Pas de commentaire

Cet article, paru dans le journal Forum le 14 mars 2011, s’intéresse à l’incapacité de certaines personnes à battre la mesure (i.e. beat deafness).  Cette étude a été menée par Jessica Phillips-Silver, stagiaire postdoctorale du BRAMS, sous la supervision de Pr. Isabelle Peretz, Université de Montréal.

Article de Marie Lambert-Chan

« Selon une récente étude du Laboratoire international de recherche sur le cerveau, la musique et le son (BRAMS), il est littéralement possible de ne pas savoir sur quel pied danser. Dans la revue Neuropsychologia, la stagiaire postdoctorale à l’Université de Montréal Jessica Phillips-Silver et la professeure Isabelle Peretz rapportent le premier cas d’une personne souffrant debeat deafness, c’est-à-dire l’incapacité de battre la mesure. Ce désordre s’exprime par une difficulté marquée de danser en cadence et d’évaluer si une autre personne accomplit ce même exercice correctement. Le BRAMS estime avoir découvert là un deuxième type d’amusie congénitale, le premier se définissant comme un déficit de la perception de la hauteur tonale.

«Depuis de nombreuses années, je chante et je danse régulièrement, raconte Jessica Phillips-Silver. J’ai eu l’occasion de rencontrer des amateurs de musique qui, malgré leur passion, n’arrive pas à suivre le beat. Pourtant, c’est quelque chose qu’on ressent, même quand on est tout petit. Faites jouer un air et vous verrez immédiatement les gens battre la mesure, ne serait-ce qu’avec leur gros orteil. Je me suis alors demandé comment une sensation aussi naturelle pouvait faire défaut chez certaines personnes.»

L’étudiante insiste pour utiliser le mot beat et non «rythme». «Le beat est un battement régulier, comme celui du métronome, alors que le rythme est une variation de notes, fait-elle observer. D’ailleurs, notre sujet, Mathieu, n’était physiquement pas capable de suivre le beat, mais il parvenait à désigner les changements de rythme dans une mélodie.»

Le cas de Mathieu

Par l’entremise de petites annonces, Jessica Phillips-Silver a testé de nombreuses personnes se disant incapables de danser en cadence. «Beaucoup de gens pensent qu’ils dansent mal. Mais je vous assure que la majorité des sujets bougeaient en respectant le tempo. Tous, sauf Mathieu», signale celle qui a pu compter sur l’appui de Petri Toiviainen, Nathalie Gosselin, Olivier Piché, Sylvie Nozaradan, Caroline Palmer et Isabelle Peretz, sa directrice de recherche et cofondatrice du BRAMS, pour mener à bien cette étude.

Grand amateur de musique et de danse, Mathieu a passé avec succès cinq des six tests de la Batterie de Montréal d’évaluation de l’amusie. Cet étudiant de 23 ans a très bien perçu les changements de hauteur tonale, mais il a échoué au test de perception du mètre, c’est-à-dire l’habileté à reconnaitre les divisions de battements forts et faibles dans une pièce. Il n’arrivait donc pas à distinguer le tempo d’une marche (UN, deux, UN, deux…) de celui d’une valse (UN, deux, trois, UN, deux, trois…).

Jessica Phillips-Silver a donc poussé sa recherche plus loin en créant deux nouveaux tests. Elle a d’abord demandé à 34 personnes, dont Mathieu, de fléchir les genoux en cadence avec le beat fort et régulier d’un mérengué, puis celui d’un métronome. À la manière de capteurs de mouvement, des manettes de Nintendo Wii étaient attachées au dos des sujets. «On vérifiait si les mouvements des participants respectaient la mesure de la musique et si chaque fléchissement se faisait précisément au moment du temps fort», indique la stagiaire postdoctorale. Mathieu a bien suivi le métronome, mais pas le mérengué. Le même scénario s’est répété avec des genres musicaux différents. Impossible également pour Mathieu de taper des mains en accord avec le tempo du mérengué.

Au second test, les sujets ont visionné des extraits où un modèle se déhanchait au son du mérengué puis du métronome de façon synchrone et asynchrone – le modèle bougeait alors 5 %, 10 % et 20 % plus vite ou plus lentement que la musique. Mathieu n’a pas su discerner les écarts d’asynchronisme de 5 % et de 10 % dans le cas du mérengué et l’écart de 5 % dans le cas du métronome.

Un autre type d’amusie

Les difficultés de Mathieu sont spécifiquement liées à la musique, car il relève assez bien les pulsations régulières du métronome. Cela laisse dire à Jessica Phillips-Silver que le trouble de beat deafness est bel et bien une nouvelle forme d’amusie congénitale.

«Jusqu’à présent, l’amusie congénitale était associée à un déficit de perception de la hauteur qui s’explique par une dysfonction entre le cortex auditif et le cortex frontal inférieur, précise la chercheuse. Ces régions ne seraient probablement pas touchées dans le cas de Mathieu puisqu’il n’éprouve pas ce problème. Les systèmes neurologiques décelant la hauteur tonale et le beat seraient donc dissociés.»

Pour confirmer leurs hypothèses, les chercheuses devraient analyser l’imagerie cérébrale de plusieurs sujets souffrant du même trouble que Mathieu. «Encore faut-il trouver ces personnes…», remarque Jessica Phillips-Silver. Pour le moment, elle achève une seconde étude qui déterminera, à l’aide des tests qu’elle a conçus, si les individus atteints du premier type d’amusie peuvent ou non danser en cadence.


Pour visionner les vidéos créées par Jessica Phillips-Silver et ses collègues, rendez-vous auwww.brams.umontreal.ca/short/beatdeaf.