Article – « Le ver d’oreille, ca fait rire les oiseaux! »

Publié par: le 26 mai 2010 | Pas de commentaire

Article de Daniel Baril, publié le 25 mai 2010 dans le journal « Le Forum » sur la recherche de la doctorante Andréane McNally-Gagnon et Pr. Sylvie Hébert sur les musiques obsédantes.

« Qui n’a pas été aux prises, un jour, avec un air ou une chanson qui revient sans cesse dans sa tête au point d’avoir envie de se la cogner contre le mur? On appelle «ver d’oreille» ou «chanson poison» ces ritournelles qui nous contaminent le cerveau comme de véritables virus. Il existe très peu d’études sur le sujet, mais les chercheurs estiment que le phénomène peut toucher, avec plus ou moins de gravité, jusqu’à 98 ou 99 % de la population.

Chez la plupart d’entre nous, le ver va disparaitre de lui-même après quelques minutes. Mais, chez certaines personnes, l’obsession peut durer des heures et même des jours.

Ne craignant pas la contagion, Andréane McNally-Gagnon, doctorante au Département de psychologie de l’Université de Montréal, a entrepris l’une des premières recherches sur les vers d’oreilles afin de mieux comprendre ce phénomène obsédant.

«Je suis musicienne et je vis parfois cette situation, souligne-t-elle. L’étudier permet d’établir des liens entre la musique et sa représentation mentale.»

Ça fait rire les oiseaux…

Pour cerner les caractéristiques des chansons poisons, la doctorante a demandé à des internautes francophones d’évaluer le potentiel obsédant de 100 chansons populaires.

Voici, par ordre ascendant, les cinq qui sont arrivées en tête de liste. Mais d’abord, un avertissement: la seule lecture de ces titres peut entrainer l’apparition de vers d’oreilles tenaces: Singing in the Rain (Gene Kelly), Live Is Life (Opus), Don’t Worry, Be Happy (Bobby McFerrin), I Will Survive (Gloria Gaynor) et, en première position, Ça fait rire les oiseaux (La compagnie créole). Les oiseaux semblent donc se moquer de ces vers qui nous parasitent le cerveau.

Quoiqu’elle occupe la position de tête, et pour cause, on peut s’étonner qu’une seule chanson francophone figure dans ce palmarès. On en remarque toutefois plusieurs autres parmi les 25 premières, dont la liste complète est donnée sur le site du BRAMS. La comptine Moi j’connais une chanson…, conçue délibérément «pour écœurer les gens», se classe au 6e rang. Et l’inévitable Danse des canards fait bonne figure avec une 9e position.

La chanson publicitaire du Clan Panneton, en 13e position, s’avère plus obsédante que Na Na Hey Hey Goodbye (Steam), en 21e, et que Manamana (The Muppets), en 24e, mais moins que la finale de Hey Jude(les Beatles), que l’on retrouve en 7e place.

L’analyse d’Andréane McNally-Gagnon n’est pas terminée, mais on peut dire sans risque de se tromper que ce n’est donc pas la profondeur des paroles qui fait que ces chansons s’incrustent dans nos neurones. La rythmicité et la simplicité tant de la musique que du texte semblent de bons atouts pour faire d’excellents vers d’oreilles.

Près de la mémoire absolue

Andréane McNally-Gagnon et sa directrice de thèse, Sylvie Hébert, professeure à l’École d’orthophonie et d’audiologie et chercheuse au laboratoire BRAMS (Laboratoire international de recherche sur le cerveau, la musique et le son), ont par ailleurs voulu connaitre dans quelles conditions les vers d’oreilles surgissaient spontanément. Elles ont demandé à 18 musiciens et 18 non-musiciens de fredonner et d’enregistrer leurs chansons obsédantes et de noter le contexte ainsi que leur état émotif avant et après le phénomène.

Le type de «virus» est lié au genre de musique que chacun écoute. Toutefois, les épisodes semblent plus longs et plus désagréables chez les musiciens que chez les non-musiciens. Si le phénomène se produit après l’écoute de la chanson poison, c’est en moyenne 30 minutes plus tard.

L’état émotif lorsque le ver surgit est généralement positif et la personne s’adonne à des occupations qui ne nécessitent aucune concentration ou aucun effort intellectuel, comme la marche. «Peut-être que le phénomène vise à bloquer la rumination ou à changer l’état d’esprit», avance Sylvie Hébert.

L’écoute des enregistrements révèle par ailleurs que notre mémoire auditive reproduit fidèlement la réalité. «Les musiciens ont fredonné les chansons avec seulement un ton de différence par rapport à l’air connu et les non-musiciens avec deux tons, ce qui est très près de la mémoire absolue», affirme la professeure.

Une fenêtre sur les troubles obsessifs

Les deux chercheuses espèrent en outre réaliser la première étude recourant à l’IRM ou à la stimulation magnétique transcrânienne d’un cerveau en état de contamination par un ver d’oreille. «Les seules études qui s’en approchent ont été faites avec des sujets qui se représentaient mentalement et volontairement une chanson, explique Sylvie Hébert. Mais nous croyons que le processus neurologique est différent avec la chanson obsédante parce que le phénomène est involontaire.»

Selon la professeure, qui s’intéresse à toutes les manifestations auditives fantômes (acouphènes, chansons obsédantes, hallucinations auditives), les vers d’oreilles ouvrent une fenêtre sur les pensées ou comportements obsessifs. À son avis, le phénomène, dans sa forme extrême et quasi pathologique, a des airs de parenté avec le trouble obsessionnel-compulsif; les deux sont à la fois involontaires et incessants et peuvent même avoir des répercussions sur les relations sociales du sujet.

FORUM – 25 mai 2010

 

Revue de presse sélectionnée

« Song stuck in your head? You’ve got an earworm », Diane Mapes, Msnbc.msn.com, June 5, 2010

« Ca fait rire les oiseaux ». Dany Bouchard, Le journal de Montréal, 3 Juin 2010.

« Quand une chanson nous obsède ». Le Devoir, 3 juin 2010.

« Why do songs get stuck in our head ». The Vancouver Sun, 1 juin 2010.

« Le phénomène du ver d’oreille ». Première Chaine, Radio Canada, Désautels, 28 mai 2010, 16h47

« Researcher look into ‘earworms' ». National post, 28 mai 2010 

« Can’t get you out of my head: Montreal researcher tries to crack mystery of the earworm ». Ottawa Citizen, 31 mai 2010 

« Researcher studies ‘earworms’ for insight into the brain ». Toronto Star, 27 mai 2010.